Cher tous,
Je tourne en rond dans mon appart me demandant ce qui a changé ces dernières semaines. Je suis sur mon balcon (que dis-je, ma loggia !), je regarde cet oiseau planer vue d’en bas, et je me vois un peu comme lui ces temps-ci. Peut-être la légèreté d’une page qui s’est enfin tournée, l’excitation d’une autre qui démarre. L’achat d’un canapé pas plus tard qu’hier soir, des billets pris pour aller retrouver mes amis d’enfance, qui aurait cru que les premiers sont aujourd’hui les derniers, et tout ça avec le cœur léger. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu le cœur léger, un truc assez nouveau quand on y pense. J’ai toujours eu mille questions dans ma tête, et là, pour la première fois depuis longtemps, tout ne s’éclaire pas, je reste assez perturbée, mais la vie que je me suis créée à Bordeaux a un air de Dolce Vita Italien. Et je n’ai rien contre l’Italie. J’ai bu du vin blanc sur une terrasse de Cathédrale dans une rue en plein centre de cette ville plus du tout endormie depuis longtemps dans un bar nommé le “Pince fesses”. J’écoute « Gang Gang », j’oublie mes chagrins, je profite de la chaleur, une impression de déjà vue et pourtant tout est nouveau. Je suis une femme adossée face à la mer, je mets un pas devant l’autre et pour la première fois, je danse sans avoir envie d’oublier. C’est une énergie étrange qui l’emporte, je flotte, je suis accompagnée de nouvelles femmes qui m’ont tout l’air d’être riche d’esprit, je crée une nouvelle relation avec mes anciennes femmes, et bien que ce soit de loin, ça me fait du bien et je me laisse porter.
Je ne sais pas trop ce qu’il se passe, les fanas d’astrologie me diraient que les astres sont alignés mais je n’ai pas l’impression que ce sont les astres. J’ai l’impression d’y être pour quelque chose, d’avoir bousculé mon destin, et c’est l’inverse qui se produit. Les astres me regardent vue d’en haut, c’était peut-être cet oiseau. Ça fait du bien de ne plus vivre dans le passé.
J’ai des envies d’aimer et de haïr à la fois, je ne suis pas toujours la meilleure version de moi-même, on est toujours une version différente en fonction de qui on a en face. La magie de la diversité de l’être humain, ce n’est pas la dissolution de l’assemblée de notre Emanuel qui dirait le contraire. Il nous a tous pris de court celui-là, il m’a poussé tout droit chez les flics pour vérifier mon identité : voilà chose faite, je m’appelle bien Raphaëlle Charlie et ma procuration est confirmée, ma mère ira bien voter pour moi. Le lien avec la madré ne s’arrêtera donc jamais. Allez en faire autant, allez voter dimanche pour sauver l’honneur de ce pays des lumières. Dites oui à Victor Hugo, dites oui à Jean Jaurès, dites oui à Simone Veil.
Je me suis surprise à ce que l’on prenne soin de moi, un tout petit peu. Sur un marchepied et plus bas encore on était hors sujet, mais sur une échelle de un à dix, ça m’a fait du bien à dix et plus haut encore. C’est peut-être ça être adulte, réaliser que la vie ne s’apprécie donc pas seule ?
Je découvre les « The place to be » Bordelais, les suffixes en OCHE de bobos tout contents d’aller faire du Padel (non, on n’est pas sur une vieille activité nous obligeant à ramer sur l’océan Atlantique) et me retrouve une bouteille de rosé dans le corné plus tard à rire sur le mot pistoche plus beauf que bobos mais finalement plus bobos que beauf, je ne saurai vous expliquer pourquoi.
Blague à part, c’est entre nous le prénom que j’ai donné à ma nouvelle plante fièrement achetée chez Castorama, la petite sœur de Lufthansa, une compagnie aérienne de renom, magasin fétiche de mon père depuis ces quarante dernières années qui s’avère finalement avoir sa place dans cet écosystème qui nous permet de survivre à tous face aux catastrophes du quotidien. Mon appartement ne prend aucune forme, ma table basse est un carton rempli de bouquins, mes étagères également, seul mon dressing se tient droit face à l’adversité monté par Armando en quatre heures, un gars Portugais capable de gagner Koh Lanta haut la main, c’est certain. Mon voisin s’est incrusté chez moi pour réparer une fuite d’eau se voyant nettement augmenter le niveau de la nappe phréatique dans son salon, ce qui a terminé par un apéro jusqu’à quatre du mat’ et pour la première fois depuis longtemps (encore), ce n’était pas un problème. Il n’y a eu qu’une solution, un bon vieux constat avec le nom de nos assurances habitation respectives car oui, j’ai grandi : je connais le nom d’une bonne assurance habitation. Être adulte, c’est remercier Cédric, son banquier, plutôt que les Galeries Lafayette. Et pourtant, les deux nous donnent des sueurs froides dans nos relevés de compte, encore plus que Nadal perdant au second tour de Roland Garros.
Bien que je pense toujours au Connemara Irlandais et toutes ces rencontres absolument plus délectables les unes que les autres, il n’y a pas de débat : ce qui est derrière moi me fait aujourd’hui avancer. Ce voyage marque un premier tournant de ma vie et je suis heureuse d’en avoir conscience aujourd’hui. Il y a un avant et un après l’Irlande. L’après se dessine gentiment et je me plais à découvrir ce dessin.
Une vague assez douce envahit ma vie et je surfe dessus quitte à me brûler un peu les ailes mais après tout, pourquoi ne pas tenter le coup de la douceur ?