Cher tous,
J’aurai du savoir que ma journée serait jugée coupable après avoir témoignée à la barre.
Vous vous retrouvez là à me lire et moi à vous écrire mais sachez que si je suis installée au fond de mon lit ce n’est très certainement pas pour les mêmes raisons que vous. Je suis recluse. Cachée. Fuyarde. Hagarde et agacée. Je me protège des éléments et des énergies contre lesquels je me bats depuis ce matin. Certains appelleraient ça le karma mais enfin, tout de même, « la roue tourne tourne » au bout d’un moment, non ?
J’aurai dû m’en douter. Les gouttes claquent sur mon vélux depuis des jours à Bordeaux, cette nuit j’ai bien cru qu’elles allaient en profiter pour passer un petit coup sur mon plancher, histoire de lui redonner un coup de neuf car soit dit en passant, on a tous envie d’un plancher qui couine, ça correspond à ce critère de fausses bobos qui vagabondent d’agences immobilières en agences immobilières, du mauvais coin à « louer.j’t’entubes.com » et s’évertuent un verre de blanc sec à la main et le menton haut à nous postillonner que eux (elles) « cherche(nt) de l’ancien ». Mais je me posais une question : jusqu’à quand l’ancien reste juste « de l’ancien » ? C’est un peu comme les humains voyez-vous, le cheveux poivre et sel ne fonctionne que si le poivre veut bien rester dans la course et certains se contentent déjà bien assez du sel. Belmondo a bien assez tôt été remplacé par la ferveur de Dujardin et quand son assaisonnement viendra à trainer de la patte, on passera au suivant. A part l’Ursaff et notre phobie administrative, c’est là que règne toute la différence entre un adulte et un vieux, disons-le : entre le poivre et le sel. Ce sont eux qui glissent d’un bout à l’autre dans ces repas familiaux et qui font le lien entre les plus jeunes et les moins jeunes. J’ai cependant bien l’impression que nous faisons exception pour nos planchers : plus ils couinent, et bien plus ils couinent c’est tout. On n’y peut rien, ton propriétaire n’y veut rien et ta gonzesse a voulu de l’ancien. Ce n’est pas de l’art donc on n’en fera rien.
Ces gouttes sur mon velux, elles ont claqué me narguant l’œil vitreux dans le noir jusqu’à rendre l’ouï à un sourd et moi, j’ai attendu jusqu’à ce que je me dise que le moment d’occuper mon week-end telle une adulte, une vraie, était venu. C’était décidé, aujourd’hui était un dimanche qui n’allait pas être un jour à essayer de récupérer un semblant d’once de vie perdue dans la nuit de la veille entre (trop) de malbouffe et une série honteuse pour adolescente. Aujourd’hui j’irai à la piscine faire des longueurs. Repensant à la réponse de l’homologue du footballeur qui s’est malencontreusement fait les croisés juste avant de passer pro, « C’est bien la natation c’est hyper complet », j’ai rassemblé mes fringues sales et ai lancé une machine. Je me suis projetée dans ce bassin rêvant au doux plaisir que pourrait ressentir Bridget Jones imaginant ce ronronnement dominical et ce tambour faisant sautiller mes petites culottes s’imbibant tranquillement de la lavande de ma lessive fièrement achetée à l’équivalent du « Action » Bordelais. Il faudra vraiment qu’on en discute de cet endroit, on ne parle vraiment jamais du fait qu’il existe un lieu où l’on peut acheter des tournevis et des pantoufles pour le même prix et dans un même rayon. C’est aussi flippant que merveilleux, un lieu qui joue avec nos limites, un peu comme l’écologie finalement. On ne sait plus vraiment si on est pour ou si on s’en fou. Et bien ce magasin c’est pareil. On ne sait pas si c’est un truc génial ou un truc tout pourri.
J’ai donc enfilé mon maillot noir de MILF une pièce car on ne fait pas des longueurs en bikini (pourquoi ?) et je suis partie, en profitant pour nous débarrasser de notre sac de bières vides. C’est à ce moment là que j’ai commis ma première erreur. Mimi, le chat de Charlotte, l’une de mes colocataires, s’est retrouvée dans notre cage d’escalier, mon sac de bières à la main essayant tant bien que mal de la rapatrier chez nous sans réveiller cette dernière et son chéri. J’ai ignoré ce signe qui était pourtant clair : « ta journée démarre mal, tu ne peux pas te retrouver un dimanche de novembre à 11 heures en maillot de bain et un sac de bières vides à la main essayant de ne réveiller personne dans un appart’ sans que rien ne se passe derrière ». Signe ignoré, me voilà enfin dans la rue, le GPS dans les start in block direction un bassin de 50 mètres ouvert le dimanche. Si on m’avait dit que mon voyage en Irlande serait du pipi de chat à côté de la pluie que je m’apprêtais à subir aujourd’hui, je n’y aurais pas cru. J’ai couru, je me suis réfugiée au musée de l’Illusion n’ayant pourtant aucun doute quant à la réalité ce cette eau épaisse et bruyante. C’est entre ce tonnerre et ces flaques que mon téléphone m’a lâché. Il a fait ses longueurs lui aussi. Parce que la douleur est passagère mais l’abandon définitif, j’irai trouver cette piscine sans boussole. J’ai demandé mon chemin à un drôle de type dans un hôtel qui m’a demandé à son tour de suivre le bout de son doigt indiquant derrière son rideau fermé la rue du château d’eau ; rue qui entre nous n’a jamais aussi bien portée son nom.
J’ai donc couru telle une finaliste de Pékin Express, télécrochet devant lequel j’aurai dû me lover sur mon canapé au lieu de littéralement le vivre, animé par la victoire et rien d’autre, écarquillé mes yeux devant ces courageux travailleurs du dimanche déracinant un arbre perdant face à la vie et je l’ai vu. Elles étaient là, cette superbe bâtisse et sa piscine, imperturbables et droites face aux éléments déchaînés : « En raison des intempéries de la nuit du 5 novembre, la piscine est fermée pour une durée indéterminée ». Etonnamment, on était cinq sur la ligne d’arrivée, tous prêt à se réconforter autour d’un brunch bordelais et se féliciter d’avoir participé à ce contre la montre effréné. Ni une ni deux, j’ai fait demi-tour, mon sport était tout de même fait, espérant que mon téléphone reprenait doucement vie dans mon sac décathlon. Une chocolatine et quatre étages plus tard, je me retrouvais à retirer mes chaussures dont la couleur avait déteint sur mes deux pieds.
L’appartement était étrangement calme. Ma machine ne tournait plus, elle avait claqué elle aussi au milieu de toute cette pluie. Mes fringues nageaient dans cette eau mi propre mi sale, mi poivre mi sel, mi adultes mi vieilles. C’est à ce moment-là que j’ai craint pour la suite me voyant retrousser mes manches et essorer mes culottes dans un sceau. Il n’était pas 13 heures que mon téléphone tentait une réanimation dans du riz, mes habits se la jouaient Titanic et moi j’avais brassé de l’air. Ou plutôt de l’eau. Beaucoup d’eau.
J’ai observé ma colocataire et son homme manger leur brunch sur nos canapés annulant leur hôtel à New Castle pour Londres, visiblement amoureux et tenté un partage de connexion avec l’Iphone de Charlotte. Pas de portable, pas d’internet. Pas d’internet, pas de palais. Pas de palais, pas de palais. Pendant que ce couple se délectait des plaisirs gustatifs de la boulangerie du bout de la rue au nom étrange, je regardais comment utiliser mon nouveau « spray air conditionneur » sur internet. Car être adulte, c’est acheter des shampoings à plus de 100 balles au lieu de te bourrer la gueule à moins de 10 balles et c’est dire « air conditionneur » au lieu d’après shampoing.
Il est 14 heures, je reprends mon quotidien d’adulte en main. Après tout, cette journée avait mal démarré, elle ne pouvait que bien se poursuivre ! Je fonce sous la douche mettre mes produits de luxe sur ma chevelure toute brune, pour le moment. Et bien croyez-le ou non, c’est aujourd’hui que ma douche m’a lâché. Oui Raphaëlle, tu te retrouveras nue comme un ver trempé au départ dans cette baignoire mais ironie du sort, cette fois ci sans eau. Courbée sous les toits, tu te surprendras à cet élan de bêtise que tu as parfois, inexplicable, à démêler, ou plutôt déraciner telle une pelleteuse tes cheveux dans ta baignoire pensant répartir le produit qui n’était pourtant pas à rincer derrière. Produit à répartir « sur toute la longueur », écho du fantôme de Brigitte raisonnant plein pot, mon ancienne coiffeuse qui serait fière de moi car « c’est dommage, vous avez de beaux cheveux pourtant ! ». Oui Brigitte, j’ai peut-être perdue ma dignité mais j’ai repris du poil de la bête. Ceci dit Raphaëlle, la prochaine fois, évite-toi ce moment gênant : sors de ta baignoire et habille-toi, ce n’est pas parce qu’il y a marqué « brosser sur cheveux mouillé » que c’est à brosser dans ta baignoire.
C’est peut-être ça être adulte, foirer en douce des trucs que sont sensés faire les autres grandes personnes et déléguer tes patates chaudes entre deux procrastinations. Être adulte c’est garder la face en apéro. Exemple : « la piscine était fermée, j’en ai profité pour me faire un super soin capillaire, ça m’a fait un bien fou. » et glousser devant la chronique de Nora Hamzawi sur France Inter à propos de l’effet boule de merde zieutant l’air mi coupable mi honteux les autres regards de la pièce, mi poivre mi sel eux aussi.
Morale de cette journée, ne jamais refuser une soirée le samedi soir : elles remplacent les emmerdes du dimanche. Et même celle du lundi que je m’apprête à passer chez « Réparer c’est mieux que jeter ».
Bonne soirée.
Aïe aïe. Allez courage Raph.