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Cher tous,

J’ai fait un voyage de sept heures. Bordeaux-Toulouse en OUIGO c’est visiblement la même durée qu’un Londres-Montréal avec Lufthansa. Question de moyens. Pensant fêter le nouvel an à Toulouse, soirée sur laquelle on (je ?) mise chaque année pour relever le niveau d’une année de vie écoulée pour finalement s’emmerder dans le coin d’une pièce à subir cette musique terrifiante, comme chaque année, à contempler les amis qu’on n’a pas et admettre qu’on est plus Bridget Jones que Beyoncé, comme chaque année. Ces deux-là restent des icônes, l’une est même certainement plus riche d’esprit voir tordante que l’autre mais on ne saura probablement jamais pourquoi c’est l’autre que l’on désire. Si seulement c’était si simple, ce mystère n’est pas lié qu’au physique. Je crois que c’est une question de popularité. Bridget représente le peuple tandis que Beyoncé se fait appeler Queen B, tout est dit. Peut-être le fantasme de revenir secrètement à un système royaliste ? Une monarchie bien huilée avec un gars devant et son armée derrière et tu as la chorégraphie de « Single Ladie (Di) » au carré. Une femme en chef des armées, c’est excitant.

Combiné avec la neutralité et la droiture d’Elisabeth II pour le côté Queen, et si Beyoncé était une Jeanne d’Arc 2.0 ?

Femme d’état ou courtisane ? C’est la question que je me pose, les 31 décembre particulièrement. Avant de dériver comme à chaque fois sur mes pensées du moment, je démarrais mon histoire totalement inattendue dans ce train en partance pour Toulouse. Pourquoi cette envie de revenir dans son ancienne ville quand on en habite une autre ? Pourquoi s’obstiner à regarder derrière ? Après ces sept heures interminables, croyez-moi, la leçon est retenue. Les gens qui haïssent la SNCF c’est un peu comme les électeurs du Front National, tu les entends partout mais tu ne sais jamais qui c’est. A croire qu’on fantasme là encore : avoir la sensation de reprendre le pouvoir et haïr en masse une organisation qui se fait de la tune, ce n’est jamais désagréable. A part quand on a de la tune. Quand on a de la tune on s’en fou. Finalement depuis Robespierre, on a pas tant évolué que ça. Et bien le pouvoir s’est abattu sur moi dimanche dernier. Heure après heure, cet incendie qui nous empêchait de partir en plein hiver était soit un très gros mytho soit la Nouvelle Aquitaine est sacrément amochée à cette heure-ci sans que personne n’en a parlé. Mais que fait BFM TV ?!

Mon train partait à 11H20. J’ai sorti mon sandwich fièrement acheté chez Paul vers 14 heures, cette sandwicherie qui a le monopole du sandwich dans toutes les gares. Pourquoi ? Là non plus on ne saura jamais. On se demande tous pourquoi des sandwichs aussi petits avec des graines sont vendus et achetés pour le même prix que des vacances à Ibiza. Paul est totalement intégré dans la bande, le King B de la baguette, Le Miles Davis du croissant, mais plus pipo que croissant.

Vers 14h30, après cette neuf ou dixième annonce de notre conducteur nous annonçant la voix solide et la tension artérielle stable que le train finirait bien par arriver à Toulouse, ce type qui était à l’ouïe clairement dénué de la moindre once de charisme, comme on imagine d’ailleurs tous les conducteurs de train sur qui on fantasme franchement moins que les pilotes, commençait à semer le doute quant à sa personnalité : il nous apparaissait aussi sympathique que détestable. Plus les heures passaient, moins nous savions s’il avait besoin d’être consolé ou giflé. Il était seul contre tous. Le train ne partait pas, et il n’y pouvait rien, mis à part embobiner la foule afin qu’elle ne s’affole pas. Un Churchill impuissant face à une Angleterre bouillonnante.

Il est 15 heures, la jeune femme derrière moi, Malaury, Martiniquaise et infirmière, me suggérait avec sa voisine, une dame assez vieille pour avoir des grains de beautés très poilus au visage et très possiblement ancienne employée de Mairie d’un village trop éloigné, si l’option covoiturage était envisageable. Il n’était pas encore 15H30, il suffisait de descendre du train et de partir avec Josiane chercher sa voiture. L’option était encore dans la course jusqu’à ce qu’elle nous propose de nous lâcher sur l’autoroute afin de poursuivre notre périple en stop. Je reviens de plusieurs mois de voyage et mon expérience m’a appris que l’on ne dépasse jamais vraiment ses limites le pouce levé. Malaury et moi-même avons gardé nos pouces intacts et nous sommes tournées vers une jeune maman bataillant avec son enfant en pleine crise de larmes : sortez les amarres, votre voyage n’aura jamais été aussi mouvementé qu’en faisant du sur place.

Nous étions enfermés jusqu’à ce que l’un d’entre nous abandonne. C’était donc ça, nous étions dans un jeu. C’est en tout cas ce que j’ai décidé d’en faire. Quitte à subir, autant que ce soit pour gagner. Je verrai quoi plus tard. Crier et m’impatienter n’allaient pas faire partir ce vieux train plus vite, il fallait être plus maligne. En cas de pépin, la première réaction à avoir pour survivre est de s’entourer. Toujours choisir une équipe sur laquelle se reposer. Malaury et moi avons tourné nos têtes un peu plus loin vers l’arrière de cette voiture. Nous avons fait la connaissance de notre troisième comparse : Corail. Une chouette fille pour qu’elle décide de venir tout droit de la Martinique elle aussi pour faire la surprise à ses camarades de débarquer dans une bamboche sans que personne soit mis dans la confidence. Elle a fait tapis, et ça allait marcher, ou pas. Après 9 heures de vol et 7 heures de train, on espérait toutes que si.

Quelques rires échangés plus tard quant à l’absurdité de cette situation digne d’un film avec Jean-Pierre Bacri nous décrivant son réveillon manqué, cette fameuse mélodie de la SNCF que l’on connait tous si bien retenti : on nous annonça qu’on allait partir, mais pas à Toulouse. On nous déposerait à Montauban. De là, une navette TER nous attendrait. Il est 16 heures : Corail, Malaury et moi rions depuis maintenant 1 heure. Ce voyage ne se passait pas si mal, excepté que le train ne roulait pas. On s’est baladé dans le train, on a demandé à une contrôleuse dans sa cabine « point information » s’il ne valait pas mieux que quelqu’un vienne directement nous chercher à Montauban plutôt que de prendre cette navette. On n’était pas les seules à se pencher sur la question. Pour les novices, Montauban-Toulouse, c’est 1 heure en voiture. Telle une employée corporate de la SNCF, elle nous a répondu tout sourire « En toute franchise, si vous avez quelqu’un, appelez-le ». Merci Christiane, (elle avait une tête à s’appeler Christiane), nous voilà repartie voiture n°16 téléphoner à mon père qui viendrait nous chercher. J’avais trois places dans la voiture. La troisième marche du podium, c’est Emma qui est montée dessus. Emma, elle est coach sportive, Parisienne et croyez-le ou non, Martiniquaise également. Un signe du destin que ces trois-là se retrouvent dans ma voiture. J’ai eu l’impression de réunir une troupe qui ne s’était pourtant jamais vu. C’était d’un naturel surprenant. C’est à ce moment-là que le train est parti : on n’osait pas se le dire, mais on passait un bon moment.

Après un nouvel arrêt d’une heure à Marmande, on se rapprochait petit à petit du but. On découvrait la France dans le noir et ce n’était pas si mal. A 18 heures, nous voilà libérées sur ce quai Montalbanais, tel des soldats revenus de la guerre cherchant leurs femmes, célébrant la capitulation des troupes, la Libération. Au loin, j’ai aperçu mon père ! Heureusement qu’il est là cet homme, c’est lui qui m’apprend actuellement à acheter un appart’ et à faire face à tous les gens normaux de la vie. Heureusement qu’il y en a des types comme ça, qui lisent toutes les petites lignes en bas des papiers administratifs, des contrats et qui ont des dossiers très bien classés qui nous permettent de ne jamais se retrouver sans preuve face à l’administration française. Mon père fait partie de ces personnes qui font remarquer à des promoteurs immobiliers et des avocats qu’ils n’ont pas tout analysé correctement et qui vont plutôt leur proposer une solution plus viable que ce qu’il leur a été proposé en amont. Tout ce travail faisant croire que ce n’est pas son idée, bien entendu. On ne sait pas si c’est de la manipulation ou de l’humilité au bout du compte. Tout ça d’un calme déconcertant, j’en prends de la graine. Ils sont quand même agaçants ces gars-là, ils pourraient très bien proposer à un chirurgien dans l’impasse un nouveau point de vue afin d’étendre le champ des possibilités. Ce n’est pas Freud qui dirait l’inverse, mon père, c’est le meilleur. Mon projet d’adulte prend forme, je me sens de plus en plus indépendante.

Après ce trajet d’une heure de voiture avec ma nouvelle équipe de toute évidence gagnante, à échanger à propos de la vie d’adulte et des voyages, on s’est dit que non, nous n’allions pas nous quitter comme ça. Nous avons les esprits trop larges pour ne jamais se revoir. La rencontre est trop belle, nous ne passerons pas à côté d’une belle histoire. C’est de là qu’est née notre conversation groupée nommée « NONGO » dans laquelle nous organisons notre prochaine rencontre à Paris toutes les quatre.

Après cette épopée, ma sauterie du 31 ne pouvait qu’être boiteuse à côté. En effet, je me suis retrouvée dans un coin, un nombre de décibel dans les oreilles incalculable à regarder une bande de dégénérés tout droit descendus de l’association « Pain Benit » (rien que ça). Cette bande de rigolos tournaient fièrement leurs boutons titubants entre la gauche et la droite se prenant pour Jay-Z tandis que moi je me retrouvais à soutenir un dépressif au bout du rouleau m’identifiant à Bridget Jones.

Morale de l’histoire, ne jamais regarder en arrière. Allez plutôt chez Marie Blachère. Cette boulangère, personne ne sait qui c’est mais on sait tous qu’elle a elle aussi un physique d’employée de mairie inoffensif. Elle est comme tout le monde et motive les troupes dès 5 heures du matin. Son pain n’est peut-être pas bénit mais il ne se prend ni pour Dieu ni pour Beyoncé. A la fin il n’y échappera pas, il n’aura pas raison contre le couteau.

Bonne année.

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