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Mimi,

Tu es enfin le nuage que tu rêvais être. Tu as pendant longtemps ouvert une boucle que je refermais, nos quatre yeux encerclaient une famille bruyante et spectaculaire. Notre partition à quatre yeux était bien rodée, tu as su peigner le tableau d’une famille réunie à une table pour célébrer la joie d’être ensemble et mon cerveau de petite fille était totalement prêt à accueillir l’émerveillement pour absorber ce tableau.

Rien ne règne plus en maitre qu’une odeur de gigot dans une maison attendant la venue des uns et des autres : regarde bien ma petite-fille, une famille, une vraie, c’est plein de grandes personnes, du plus grand au plus petit, les plus petits au bout de la table, qui boivent du vin, ont des discussions de grandes personnes et parlent fort à propos de la vie. La petite fille que j’étais était parfois la dernière à se lever de son lit, tout simplement, comme si la vie entière était contenue dans les pages des livres, comme s’il suffisait de rester là, à l’abri, à contempler notre famille, à contempler la vie, de loin. Grâce à toi, je sais qu’une famille, pour moi, c’est les plus petits sous la table, qui gloussent, se cachent et apprennent leurs premières leçons de vie en dansant entre tout ces pieds, de toutes ces tables et de tous ces adultes.

La leçon est comprise Mimi, entre tes yeux si bleus si doux, et les miens si noir si rond, une famille, c’est des gens qui arrivent à rester ensemble. Finalement, on s’en fiche de quoi ils parlent. L’important, c’est qu’il y ait une soupe aux légumes dans l’histoire.

Aujourd’hui tu as pris la forme de l’invisible et me voilà à écrire pour toi. Une grand-mère est une mère qui a grandi et je me disais que l’on écrit que pour sa mère, que l’écriture et la mère ont partie liée. L’amour d’une mère c’est comme l’air : c’est tellement banal qu’on ne le remarque parfois pas, ça ne m’empêche pas de vouloir exaucer ses vœux, le Soleil, la Lune, décrocher les deux, ce qui implique que mes mots d’aujourd’hui résonnent pour toutes les mères d’ici.

Entre tes yeux comme deux planètes bleues aux cercles concentriques et les miens si lisses prêt à accueillir la frappe de ma vie, je voyais tes cercles comme les étapes de ta vie, certaines plus dures que d’autres, certains cercles si importants d’autres si joyeux et parfois dans ta cuisine, entre deux Roudor, les meilleurs biscuits de la vie, Madeleine, tu me racontais qui avait œuvré dans ta vie pour que tu sois à la fois si droite et enfantine à la fois. Et là, la magie opérait, tes yeux s’illuminaient, l’italique de ton écriture si jolie prenait vie, ta parole devenait radio, cette fois si droite comme un « i ». La bonne fréquence était là juste sous nos yeux, c’est de ta famille et donc de la mienne dont tu parlais avec ton rire en délicieux acouphène. Et dans mes yeux de petite fille, c’est un livre d’histoire qui s’ouvrait rythmé par le galop de ton ancien Bijoux.

Ecrire sur sa mère c’est se dévoiler au monde, c’est donner à celui qui nous lit un moment pour penser à la sienne et je suis aujourd’hui dans cet exercice de déclaration car c’est tout ce qui me vient à l’esprit aujourd’hui, te Déclarer, Mimi. Toujours entre nos fameux yeux, tu es la mère de ma mère, nous partageons toutes les trois les mêmes pommettes et du haut de mes pommettes, irlandaises en ce moment, je me responsabilise. Et pourtant je continue de dérouler l’histoire de ma mère, la plus mignonne des lionnes, je mêle à mon regard d’enfant celui de l’adulte que je suis devenue, je m’accroche à ce projet ou bien il s’accroche à moi, je ne sais lequel de nous deux est le plus encombrant. Tu as toujours eu cette force de la détermination, têtue mais si forte, courbée mais si droite, tu étais cette femme en haut d’une équipe, cette femme si moderne malgré ses traditions. Tu joues dans la catégorie poids lourd, ce ne sont pas les camions que tu as conduit qui diront le contraire, n’y avait-il rien d’autre à faire que bonne figure, ou bien faire face, mais qui finalement de plus moderne qu’une femme capable de faire filer droit une assemblée d’hommes sur un marché un dimanche matin ? 

Entre la clarinette de ton père et la mienne, le hautbois de mon grand-père et l’orchestre de tes petits enfants, c’est à la baguette que tu nous as mené. J’essaie de regrouper un peu ma pensée, Chi va piano va sano, et dans mes yeux de petite fille, doucement mais surement, les blessures ont filé, seule la musique est restée. Et Dieu sait que tu l’aimais la musique. J’entends encore Ravel à travers l’antenne de ton poste radio qui nous dit que la musique peut tout entreprendre, tout oser et tout peindre pourvu qu’elle charme et reste enfin, et toujours, de la musique. Un peu comme toi avec ta famille. Tu œuvres, finalement, comme une cheffe d’orchestre, un phare dans la nuit au milieu de cette marée de nous, au milieu de cet écosystème peut être instable et pourtant vivant, bancal et pourtant ancré dans son sol, sans qui nous ne serions pas là autour de cette table à jouer à qui rira le plus fort.

Tu es le liant, tu es celle qui fait que nous sommes tous là les uns avec les autres. Et tu es la seule à pouvoir nous réunir. Parce qu’au fond, quand on y pense, qu’y a-t-il de mieux dans la vie que d’être ensemble ?

Tu as entrepris, tu as osé, et pour en revenir à ce tableau que tu me peignais quand j’étais petite, tu as peint ma mère, mes tantes, les deux sœurs de ma mères absolument rayonnantes et courageuses, mon père, mes cousins, mes neveux, mes oncles, mes nièces, mes sœurs, et Dieu sait que je les aime mes sœurs, pourvu que notre famille charme et reste enfin, et toujours, une famille.

Destination tropicale, le soleil du paradis, au revoir et bon vent, Mimi.

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