Cher tous,
C’est drôle cette course effrénée à la perte d’identité. Créer un concept, trouver le nom qui va avec et se faire appeler Jay-Z. Dans les rues, dans les bars et les magasins. Au restaurant, tu ne reconnais plus les gens ; tu reconnais les profils insta’. J’oublierai ton nom, je me souviendrai de ton blaz’. Ce n’est pas Jean-Philippe Smet qui dirait le contraire. La réussite d’un business implique de s’effacer derrière lui. Sa monétisation et sa popularité ouvrent tous les champs de la fuite et avec un peu de chance l’affaire sera fructueuse. Toi ? Le dernier jour d’un condamné, Victor Hugo avait déjà écrit ta peine, celle de l’inconnu. La deuxième place, celle du boulet qui tire le troisième et pousse le premier. Quelqu’un dans la foule connait-il le prénom de Beyoncé, comme ça, à balancer à brûle-pourpoint ?
Les finalistes du grand chelem à Roland Garros condamnés aux « Tercios », ces trois actes du combat face au Toro dans ces arènes rouges pleine de sang et de désespoir en attestent. Le châtiment du Matador répondant également au doux nom de Rafael Nadal est inflexible : la création du onzième commandement, sur mesure, pour ta prochaine sortie sous la pluie : tu n’acquerras point de notoriété.
Et si c’était le phénomène recherché ? Créer, prospérer et paralyser les regards de l’entourage qui attendent de toi que tu deviennes enfin grand. A vos marques, prêt, grandissez.
Vous n’avez pas re(marqu)é ? On arrête de parler de l’enfant cancre d’une famille une fois qu’il a réussi. Comme s’il n’intéressait plus une fois qu’il ne préoccupait plus. Complimenter est plus difficile que médire, qu’elle est perverse cette magie de l’être humain. Et si les psychologues pour gosses avaient raison ? Si la mise en échec est un processus volontaire de la part de l’enfant pour attirer l’attention, alors qu’en est-il des adultes ? Certains renversent la vapeur avec brio (qui ça ?), démarrent leur crise d’adolescence la quarantaine bien tassée et sont prêts à tout pour attirer l’attention de leur parents pourtant partis du nid des enfants depuis bien longtemps claquer leur oseille à Las Vegas. Oh toi, grande personne responsable, ton père et ta mère t’aiment aujourd’hui depuis leur nouveau duplex avec terrasses pendant que toi, tu cuisines végan depuis ton appartement Haussmannien. Qu’ouïs je ? Qu’entends-je ?! J’efface Haussmann de l’équation, Jean-Eugène pour les intimes (toujours cette histoire de blaz’), et le remplace par un appartement de Bobos Parisiens, un logis qui laisse place aux graines et au vin bio. Très bio. Même si par définition, le vin, c’est bio.
Est-ce ça être adulte, abandonner ce mécanisme de défense de l’enfance pour entrer dans une course effrénée de la réussite ?
En parlant de victoire, la cellule familiale entretient des conversations non sans un certain plaisir au sujet de leurs jeunes membres à la traine. Je peux en témoigner. Un phénomène agaçant également observé dans les écoles, les bandes d’amis et surtout, surtout, les couples. Je pliais mon tas d’habits avachis sur ma chaise entre mon armoire et mon lit et y réfléchissait : le couple est tout de même une cellule remplie de bizarreries. C’est un endroit qui représente au départ la sécurité jusqu’à ce que les plaisirs de la sournoiserie s’emmêlent. C’est le fameux « On peut tout se dire ». Entre nous, tout, c’est quoi ? Jusqu’où le « tout » peut-il aller ? Voyez plutôt : on connait toutes ce moment où ton homme devient ta copine. Surtout dans ces moments où tous les feux sont au vert ; tout le monde est de bonne humeur, il a décidé de cuisiner, toi d’être douce comme un chaton. La bouteille de blanc sec laisse place au doux son de son tanin qui traverse le goulot et vient se jeter dans l’argenterie de mamie comme la Garonne viendrait se jeter dans l’Atlantique. Et PAF ; le premier coup est lancé, les dés jetés, les hostilités ouvertes. Elle l’a dit, il a surenchéri. Ils ont critiqué leurs amis ! Sympathiquement invités la veille partager une bavette bien saignante. Les mêmes qui s’agitent et se défendent au même moment avec leurs armes de petites commères de l’autre côté de la tranchée et déversent leurs vérités à votre égard : deux cuisines deux ambiances, Mobalpa contre Darty. On ne sait plus si c’est la bavette ou ces quatre paires d’oreilles qui saigne le plus. A se demander si les couples invitent des camarades dans leurs salons scandinaves au milieu de leurs plantes branchées bien être seulement pour se délecter des debriefs du lendemain avec leur moitié.
Et si finalement les couples sans amis étaient ceux les plus sincères ? Pas d’amis, pas de chichis.
Pour faire opposition au succès, j’ai un oncle qui me voyait comme quelqu’un de plutôt idiot, ne craignons pas les mots. Jusqu’à ce que je comprenne il y a peu que c’est surtout lui qui se voyait très brillant. Une sorte de guide venu parmi nous pour nous éclairer, saleté d’ignorants. J’ai passé la première partie de ma vie seule avec mon esprit, coincé dans ma tête. Lui et moi n’avons jamais réussi l’intégration sociale jusqu’aux études supérieures. Mes professeurs, ma famille et les enfants m’ont toujours trouvé très à part et comme cet oncle, un peu idiote. J’ai fini par me rendre à l’évidence, j’étais un peu limitée. Et c’était le cas : bloquée par mes élans de bizarrerie, mes incohérences et mon raisonnement poussant parfois mon entourage à se saigner le front contre les portes du monde entier, j’ai privilégié l’art de l’observation. Jusqu’à devenir une bête de course en analyse des comportements humains. Paralysée par la timidité mais consciente de sa faiblesse dans les interactions sociales, je la cachais à chaque prise de parole. J’intervenais, donc, très maladroitement, comme un sourd muet essayant de communiquer avec sa voix, ce qui nourrissait un avis très tranché à mon égard. J’étais clairement étrange, rendons-nous à l’évidence. De plus, j’en étais spectatrice, car consciente de tout ce qu’il se passait. L’équivalent d’un chirurgien dans le rôle du patient éveillé sur une table d’opération assistant au spectacle absurde de ses internes, incapables de différencier leur malléole de leur œsophage. Et c’est à ce moment-là, à douze ans, que mon père m’a délivré et mis entre les mains « L’élégance du hérisson ». Un livre écrit par Muriel Barbery qui décrit l’histoire de Renée, une concierge de cinquante-quatre ans d’un immeuble bourgeois pourtant bien plus lettrée que tous ces riches suffisants, et de Paloma, douze ans, qui habite dans cet immeuble de riche.
Après avoir absorbé cet ouvrage comme on absorbe un MacDo un lendemain de soirée agitée, j’ai pensé qu’on était maintenant deux : Paloma & moi. Je n’étais donc plus toute seule à pointer du doigts l’ultracrépidarianisme avec ironie, les comportements consistant à donner son avis sur des sujets à propos desquels on n’a pas de compétences. J’étais fasciné par cette confiance en soi inébranlable pour n’avoir aucun remord quant à l’idée de berner intellectuellement quelqu’un. Dans les cours de récréations, j’entendais souvent « C’est lui qui l’a dit, c’est lui qui l’est », et je ne comprenais pas bien la sémantique du jeu. J’avais descellé une forme de plaisir à choisir le chemin le plus court, le raccourci. Et j’ai fini par comprendre : l’être humain aime la vulgarisation et le maximum de productivité pour un minimum d’effort. Un peu comme l’art de scroller une information à 99% du temps fausse donnée en un temps record et avoir l’impression d’être informé. Mais après tout, les statistiques ne valent que si on les considère dans leur ensemble : le 1% restant est toujours celui qui fait la différence.
Ça remonte à loin ce micmac de conneries débitées à la minute et cette tendance à croire sans vérifier. Pour exemple, les disciples de Pythagore avaient coutume de répondre « Lui-même l’a dit » en référence au maître. Ce qu’il avait décidé avait tant de poids que son autorité seule l’emportait indépendamment de la raison. Moi je pense que ces disciples dont il est question avaient silencieusement décidé de se reposer sur un seul gars pour faire avancer le schmilblick, la flemmardise ne datant pas d’hier. Cicéron en parlait bien mieux que moi mais je vous pose ça là, la tendance à ne pas discuter de ce que dit l’autre, ajouté à une tendance à se fier à ton intuition perso’, ça s’appelle l’ipsédixitisme. En gros, être con. Vraiment très con. Il n’y a pas que sur les chaînes de débats politiques que tu croises des gars crachant des mensonges avec conviction et que tu crois bêtement, fièrement même. Tu en trouveras dans toutes tes soirées. Toutes. Sans exception. Je t’invite à les pousser à l’argumentation et à leur répondre que quelqu’un qui parle trop, ce n’est jamais bon signe. Le cordonnier doit s’arrêter au bord de sa chaussure.
Pour en revenir à Paloma, douze ans. Je vous enjoins à lire la quatrième de couv’ de l’Elégance du Hérisson que j’ai lu seulement après avoir terminé le bouquin :
« Je m’appelle Paloma, j’ai douze ans, j’habite 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c’est le bocal à poissons, la vacuité et l’ineptie de l’existence adulte. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même. C’est pour ça que j’ai pris ma décision : à la fin de cette année scolaire, le jour de mes treize ans, je me suiciderai. » Ce qui n’a pas été mon cas.
PS : Beyoncé s’appelle Giselle.
Bonne soirée
Brilliant Raphaëlle!