Cher tous,
En Islande, il y a des lieux où la lave détruit tout sur son passage et aucune forme de vie n’est plus possible. Puis, petit à petit, la mousse islandaise pousse sur la lave et ramène la vie. C’est une leçon de résilience donnée par la nature.
Lors de mon passage au Canada, à Chicoutimi précisément, je marchais sur le bord du fleuve Saint Laurent, prenais un grand bol d’air frais et déroulais une vie pleine de musiques et de souvenirs sans savoir qu’elle était le prélude de ma vie d’aujourd’hui, si douce. J’étais partie pour apprendre à vivre toute seule, pour apprendre à penser toute seule, pour nouer seule. Et puis j’ai rencontré Madame Lachance, anciennement Madame Pépin, dans sa boutique « Rebelles des bois », entre des cabanes et des bateaux. Au Canada, le mois de juin est consacré à l’histoire des autochtones, une occasion de reconnaître la richesse de l’histoire, du patrimoine, de la résilience et de la diversité des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Madame Lachance, anciennement Madame Pépin en témoignait. Ses parents ont changé de nom de famille comme le monde change de peau, elle s’est glissée dans celle de Madame Lachance et m’a dit tout sourire « Raphaëlle, au lieu d’avoir des pépins, j’aurai de la chance toute ma vie ».
Je me demandais : pour changer son destin, faut-il lui faire confiance ou bien le bousculer ?
Certains croient fermement que tout est écrit, que si les choses doivent se faire, elles se feront. Je vous raconte pourquoi je pense que la destinée, ça peut parfois être un truc de faignants. Elle permet de se déculpabiliser du manque d’ambition et de s’asseoir confortablement sur son canapé à se gaver de Ferrero Rocher et de se dire que si on avait dû se retrouver à un point précis, ça se serait fait depuis longtemps. Autant continuer sur cette lancée : regarder la télé !
J’en ai décidé autrement et choisi de prolonger l’été Indien quelques Margheritas à la main pour me pousser dans la gueule du loup. Je me retrouvais dans le bar du Malavida, plus « mal » que « vida » ce soir-là, devenu fétiche depuis ma dernière année Bordelaise. Quelques verres à Martini plus tard, je déclarais par des mots sans artifices à cette rencontre Bordelaise m’ayant licencié quelques mois plus tôt, que je regrettais de l’avoir repoussé, que ça ne m’avait rien apporté à part le gris du ciel. Je vous épargne les détails que j’occulte volontairement, je me souviens surtout que rien n’était aligné, surtout pas mes pieds. Il n’y a pas eu de réponses à ces mots, seulement du vide. Une coquille vide. Une huitre. Un vase. Un réceptacle sans contenant. Dans le jargon, on appelle ça prendre un mur.
Poussée par cette force d’y croire, cette difficulté au renoncement qui m’anime depuis toujours, ou peut-être était-ce la destinée, j’ai décidé d’en rajouter. Valsant avec moi-même et mon pas fébrile qui m’avait amené quelques mois plus tôt à embrasser le sol de la place de la Bourse et m’écorcher le genou droit, j’ai réussi à me glisser dans mon lit. Il me restait une chose à faire, enfoncer le clou. J’ai donc envoyé ce fameux message, que l’on connait toutes, qui écrit noir sur blanc ce que l’homme n’a pas souhaité entendre. Mon cas était bel et bien scellé le lendemain matin et ma famille arrivait à midi pétante pour déjeuner. Il a fallu faire face : au temps, à ce destin qui avait pris une sacrée cuite et à une famille si pleine de vie entre la bavette et la salade que ça en devenait insupportable.
Je démarrais l’automne violentée mais une semaine plus tard, l’été indien retournait sa veste dans le bon sens. J’apprenais dans ma salopette en jean et autour d’une bière artisanale qu’avoir dit ce que je ressentais était finalement une très bonne idée. Aujourd’hui, je me retrouve à balader mes sous vêtement entre son appartement et le mien, à dormir peu mais mieux, à parler de ce qu’il y a dans ma tête, à écouter ce qu’il y a dans la sienne et à rire beaucoup.
Il y a plus d’un an je naviguais sur le Saint Laurent, zieutais les baleines et m’émerveillais devant les belugas aux côtés de touristes venus admirer la beauté de la biodiversité tout en logeant sur un bateau de croisière expulsant la même quantité de soufre que l’équivalent d’un million de voitures par jour. La vie est pleine de contrastes ne trouvez-vous pas ? Madame Lachance avait choisi une vie meilleure mais la mousse Islandaise, quant à elle, repoussait quand même, quoi qu’il advienne. J’étais partie en voyage pour créer et j’ai finalement appris à rompre.
Je ne sais pas si ce sont mes trente deux bougies soufflées en ce mois d’octobre ensoleillé qui m’ont apaisées mais il est certain que ces femmes rencontrées cette année ont une pierre à mon édifice Bordelais qui leur est dédiée. Ces femmes qui peuvent à la fois se rouler un cône dans les quartiers chauds de la ville et faire du crochet, penser à toi depuis l’autre bout du Sri Lanka, t’expliquer que « la preuve, c’est la constance » et « qu’il vaut mieux être boycott parce que t’as pas donné ton cul plutôt qu’après l’avoir donné », à qui tu réponds, à côté mais souvent pertinente, que « glander et ne rien glander », ça veut quand même dire la même chose.
Ma vie professionnelle rebondit, il y a un homme qui construit plutôt que l’inverse dans ma vie et aujourd’hui, je peux le dire, non pas au micro de Léa Salamé mais au mien : je perds parfois le Nord mais jamais la boule et il est trop tôt pour renoncer, il est trop tôt pour renoncer tout court.
Bonne soirée
Des fois un message vaut mieux qu’une BD. Comme quoi un propos détaillé et une enveloppe adéquate peuvent tout changer…. À moins que ce ne soit le destinataire qui fasse tout basculer.